Écrits autour de l’art contemporain

(Part. 1) - CHRONIQUE DES ANNEES MOI - Un collectif au Cap de Saint-Fons pendant 2 ans…

Publié le 15 juin 2008
par Anne Giffon-Selle
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I) PETITES HISTOIRES DE MOI (1) 

Le groupe MOI annonce d’emblée le paradoxe – on le verra fondateur - entre le collectif et l’individuel, un MOI inaugural, dérisoire mais néanmoins affirmatif, ironiquement proclamé, revendiqué. Le groupe se dit « à géométrie variable »… A dénomination très variable aussi, pourrait-on ajouter (2), leur nom mutant à chaque étape de leur parcours, de leurs remises en question, de leurs changements de cap (!), au gré des exils et des fuites (3), des démissions plus ou moins feutrées ou fracassantes, des nouvelles recrues. Oserais-je l’hypothèse que c’est à chaque prémisse de reconnaissance qu’ils éprouvèrent le besoin de brouiller de nouveau les cartes, en un geste ou un pied de nez plus ludique que suicidaire et romantique, signifiant leur refus de chausser durablement quelque pantoufle ? Qu’en sera-t-il donc de MOI ?

Car ce nouveau MOI est relativement récent, 3 ans à peine. Pourtant, le noyau dur de 3 ou 4 membres survit depuis presque 20 ans mais reste méconnu, du milieu de l’art contemporain surtout. Il faut dire que, hormis, peut-être, leur toute première période graphique, le collectif s’est vite, au début des années 90, laissé contaminer par, tour à tour ou simultanément, le design d’objet, les arts plastiques, la danse, la performance ou le théâtre, en proposant des objets, des installations, des actions, des gestes ou des petites formes (4), toujours à la limite d’un genre ou d’un autre. Pas question, alors, de bénéficier par exemple de la reconnaissance et des subventions d’institutions jusque-là arquées sur les prérogatives et soi-disant spécificités de leurs disciplines respectives. 

QUOI DE COMMUN DANS TOUT ÇA ?

Les formes fluctuantes de leurs interventions - affichage urbain, théâtre de rue, installations lumineuses, performances - ne permettent donc pas au premier abord de détecter une véritable unité du propos et du groupe. Cependant, je remarque qu’elles s’imprègnent toujours de l‘air du temps, des tendances et des formes qu’il génère. Rappelons quelques jalons essentiels de leur parcours : les années 80 et le début des années 90 les voient sans surprise s’activer dans les (plus ou moins hautes) sphères de la communication (tout en consacrant déjà une partie de leur local de l’époque à la galerie associative La BF15 nouvellement née sous la baguette de Claire Peillod) ; les années 90 sont également celles de leurs premières scénographies au sein d’un milieu culturel de plus en plus soumis au spectacle vivant ; en 2001, la campagne d’affichage Nous voici, nous voilà, réalisée à Vaulx-en-Velin sur l’invitation de la compagnie du Lézard Dramatique, propose une intervention urbaine toute « participative », « contextuelle » ou « relationnelle » dans laquelle ils se servaient de leur propre image pour mieux faire apparaître la population locale et anonyme sur le « devant » de l’affiche, sinon de la scène. L’actuelle décennie, enfin, est marquée par la concentration (non exclusive) de leurs activités sur la performance qui, comme on le sait, effectue depuis peu un retour remarqué sur la scène de l’art. Chaque nouvelle réalisation est l’occasion de synthétiser les formes précédentes tout en testant de nouvelles. Les performances 4 février 2005 et 17 juin 2006 (5) sont à cet égard particulièrement exemplaires en ce qu’elles conservent toute l’attention portée au langage et au graphisme de leurs débuts, interrogent l’hégémonie d’une image - elle aussi apparue dans leur pratique au cours des années 90 – pourtant laissée en creux, mais déstabilisent également les interprètes (danseurs, musicien et comédiens) en leur imposant un jeu improvisé sous la houlette d’un spectateur promu chef d’orchestre. 

COMMUNIQUEZ QU’ILS DISAIENT !

Bien que puisant dans toutes les formes à leur disposition au sein des arts visuels, leurs interventions constituent finalement des dispositifs de communication visant à questionner plus spécifiquement nos modes de transmission quotidiens : il s’agissait de l’affichage urbain (commercial ou politique) détourné au profit d’une population anonyme dans Nous voici nous voilà ou vidé de tout contenu dans Plan Com (6), de la trace, dans notre mémoire collective, de l’image photographique et médiatique dans 4 février 2005 et 17 juin 2006 ; et le plus récent Weltmensch convoquait la communication non verbale en établissant des relations physiques directes entre spectateur et comédien ; c’est enfin notre capacité à s’approprier, s’adapter, accepter ou refuser – à l’échelle historique ou quotidienne - les règles arbitraires que testait le très coercitif And the Winner… (7), à l’échelle tant historique que quotidienne.

Il s’ensuit des interventions inévitablement « participatives » ou interactives, de plus en plus loin, pourtant, de la médiation « politiquement correct » qu’on y associe fréquemment et que la pression politique, voire sociologique, tend à imposer. Il s’agit plutôt de pousser de telles démarches dans leurs retranchements, quitte à en souligner les limites, les impasses, les dérapages potentiels, voire les conflits qu’elles peuvent générer. Si, dans un premier temps, certaines performances (4 février 2005 et 17 juin 2006) semblent laisser le spectateur activer la séquence ou l’image de leur choix, cette liberté s’avère vite un leurre quand elle doit s’exercer aveuglément, sans connaissance préalable du contenu. La relation qui pourrait alors se nouer importe moins que la situation inédite et la réaction individuelle générées par le dispositif (pour les interprètes comme pour le spectateur). 

LES AFFREUX…

Quitte à exercer une certaine violence comme le fit And the Winner pendant lequel les spectateurs durent faire la queue pendant deux ou trois heures pour finalement assister, sous une tente, seul face aux comédiens, à la transmission en direct des images de la caméra de surveillance restituant cette même file d’attente. Leur seule « liberté » consistait à pouvoir choisir au préalable la durée de la projection, avant même d’en connaître le contenu, cette durée impliquant autant d’attente pour la personne leur succédant. Quelque peu sadique, non ? Nul ne broncha, nul ne partit, seuls quelques éléments gentiment perturbateurs prirent la liberté de bousculer un peu la file d’attente en s’installant le plus confortablement possible et en exigeant quelques bières (quand même !) pour patienter dans un minimum de convivialité. Aussi furieux sommes-nous partis (mais le dispositif interdisait toute relation avec l’extérieur et donc l’incapacité de prévenir quiconque de ce traquenard !), nous fûmes plutôt dociles…

Chaque intervention suit donc un protocole généralement arbitraire – mais par là ouvert à l’inattendu -, tantôt ludique ou impertinent, tantôt coercitif, visant à inverser les rapports que nous entretenons généralement avec l’œuvre d’art, le spectacle et le créateur. Jusqu’à présent, les performances ont presque toujours opposé un espace d’attente collectif (porté à son extrême dans And the Winner…) à l’espace où se déroule la performance à proprement parlé, à laquelle nous assistons isolément ou en tout petits groupes. C’est donc plutôt avant ou après l’événement que la rencontre publique ou « communautaire » a lieu, en dehors de toute action artistique, tandis que la confrontation à l’œuvre nous ramène à la responsabilité individuelle mais subjective de notre regard et de notre sensibilité, isolés de tout contexte par le dispositif mis en place.

On le devine déjà, les réalisations du groupe MOI reflètent l’air du temps tout en cultivant la dissonance. Comme nous le verrons ultérieurement, elles oscillent entre légèreté - voire superficialité ! - de l’appropriation culturelle ou esthétique et retour sur les événements, les faits de société les plus sombres, entre un esthétisme séduisant et une brutalité élémentaire de la forme, entre la capacité à se laisser déstabiliser par son public et la manipulation de nos comportements les moins nobles. 

C’est sur toutes ces particularités que j’aurai l’occasion de revenir au fil de cette chronique et au fil des formes qui émergeront de cette résidence de 2 ans au Centre d’arts plastiques de Saint-Fons : exposition, installation dans l’espace public, performance et graphisme.


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(1) En hommage à Olivier Bouton, Daniel Chastan, Vincent Delpeux, Anne Fraysse, Magdaléna Holtz, Sébastien Lecoultre, Frédéric Limonest, Fabrice Nguyen, Pierre Raine, Bertrand Saugier, Frédéric Saura, Claire Peillod, Marie-Emmanuelle Dubois Pourchaire, Pascal Thivillon, Yoann Tivoli, Bruno Yvonnet et bien d’autres…

(2) MOI succède à Dig ding Dong qui succède lui-même à 3/4 Face.

(3) Entre autres au Mexique et en Uruguay entre 1995 et 1999.

(4) Il est clair que le vocabulaire manque parfois pour définir leurs réalisations, d’où certaines polémiques sur lesquelles nous reviendrons.

(5) Deux performances jouées au Nouveau Théâtre du 8e dans lesquelles MOI faisait appel à notre mémoire et à nos représentations collectives en interpelant les spectateurs sur une liste de 40 dates marquantes de l’histoire du XXe siècle, qui renvoyaient à des images médiatiques fortes (pour exemple le naufrage du Titanic, l’assassinat de John F. Kennedy, la mort de Lady Di., etc.)

(6) Plans de couleur lumineux mais vierges d’image dans des sucettes Decaux pendant la Fête des Lumières en 2001.

(7) Festival de performances Point d’impact, Genève, 2007.

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