Écrits autour de l’art contemporain

(Part. 2) - CHRONIQUE DES ANNEES MOI - Un collectif au Cap de Saint-Fons pendant 2 ans…

Publié le 30 juin 2008
par Anne Giffon-Selle
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2) « COMME ÇA… OUI ! PARFAIT. », L’ARTO VIA MOI FAÇON 80S’

Je construirai pour vous un monde de substituts fabuleux pour ce qui d’ores et déjà est un monde de substituts (Allan McCollum)

Ca y est, le programme « MOI 2008 » est à peu près bouclé et lancé, après quelques cogitations, hésitations, négociations budgétaires et (petites) luttes d’influences et de pouvoir en sous-main – bien dérisoires à notre échelle ! Parmi les différents « cadres » ou contextes que je leur ai proposés, MOI en a retenu trois pour cette année : une réactivation de l’artothèque sous forme d’exposition en juin/juillet, une intervention/installation à long terme (pendant les deux ans de la résidence) dans les jardins familiaux du quartier de l’Arsenal de Saint-Fons et une sculpture/performance à partir de la très classique pièce de Shakespeare The Tragical History of Hamlet, Prince of Denmark

Comme ça… oui ! Parfait… sera donc l’événement inaugural. Un titre comme ils les aiment, tout à la fois hermétique et d’une évidence quasi tautologique. Première cellule de crise aussi (1) : l’exposition, décidée in-extremis, s’élabore puis se monte dans l’urgence, plus que d’habitude encore… A peine deux semaines de conception et de montage… Record battu ! Nous courons après les artistes pour obtenir le minimum vital d’informations, eux-mêmes courant après leur special guest, le metteur en scène Olivier Maurin qui inaugure là sa première conception et son premier montage d’exposition. Puis nous courons après élus et administratifs pour la signature des bons de commande, obtenus là aussi en un temps record…

L’enjeu de l’exposition est bien sûr de questionner nos rapports à l’œuvre d’art, tels qu’induits par le système de prêt que proposent les artothèques. Les scénarios fusent, visant tous à plus ou moins bousculer le fonctionnement habituel de l’artothèque : une installation des œuvres dans l’obscurité totale, que seuls de brefs flashs de lumière permettraient d’entrapercevoir ; une exposition in progress au fil des prêts (enlèvements) et rendus (rajouts) des adhérents ; l’infiltration de faux, etc. Mais autant d’hypothèses trop laborieuses pour le temps imparti à la conception et au montage, autant de gestes probablement plus spectaculaires que pertinents. 

Au final, pas de construction onéreuse ni d’éclairage sophistiqué. MOI et Olivier Maurin choisissent la voie de la simplicité et de l’efficacité, mais aussi de la radicalité : la quasi totalité des œuvres disponibles de l’artothèque sera accrochée sur un seul grand mur. Le problème cornélien de la sélection et du critère esthétique est ainsi évacué. Le moteur de l’exposition ne sera pas le potentiel esthétique, sensible et réflexif de chaque pièce mais celui d’un dispositif. Cette option quantitative les porte à compromettre la singularité de l’œuvre et l’intégrité de l’espace que le white cube ménage généralement à chacune : les tableaux non seulement recouvrent complètement le mur mais se superposent aussi, jusque sur trois couches parfois, s’annihilant fréquemment les uns les autres. 

Cette accumulation rejoue en partie la profusion que la majorité des artothèques ont délibérément adoptée en proposant le plus d’œuvres possibles à leurs adhérents, sans jamais vraiment résoudre le problème de leur présentation, en les laissant le plus souvent à la libre consultation des emprunteurs, simplement entassées ou empilées dans les réserves. Et si certains visiteurs de l’exposition ont assez justement détecté un certain irrespect des œuvres, cette attitude n’est pas seulement facétieuse mais fait également écho à l’effort de désacralisation qui accompagna la démocratisation culturelle prônée dans les années 60 et 70, puis formalisée, voire institutionnalisée, dans ces années 80 qui ont précisément vu naître les artothèques. Le paradoxe de ces années-là est tout entier contenu dans ce que l’exposition rejoue du dispositif artothèque : les années 80 sont celles des simulationnistes qui réintègrent l’objet de consommation au rang d’œuvre d’art. Cette décennie, si décriée mais que l’on commence déjà à revisiter, a vu se multiplier les lieux d’expositions, croître l’art dans les espaces publics et se développer de nouvelles politiques de médiation en direction du public, tout en fétichisant un objet artistique devenu produit de consommation. Les artothèques ont certes favorisé l’accès individuel et une appropriation intime de l’œuvre d’art. Elles ont contribué à diminuer l’aura de l’objet unique en consacrant, entre autres sur le marché de l’art, un multiple qui constitue l’essentiel de leurs acquisitions. Mais, comme on peut le constater tous les jours à Saint-Fons et ailleurs, le relatif succès des artothèques auprès du public repose tout d’abord sur le potentiel décoratif des œuvres, qui détermine la plupart des choix des adhérents, même si cette approche peut évoluer par la suite (2). L’effet de surcharge rappelle donc le consumérisme culturel coïncidant avec la création des artothèques tandis que la dominante de bleu et de jaune colorant l’exposition signe le décoratif. Ces couleurs récurrentes de la décennie 80 ne sont-elles pas aussi celles d’une célèbre enseigne née à la même époque, emblématique de la grande distribution d’objets et de mobilier de décoration? 

Tous les murs de l’espace d’exposition sont en effet recouverts d’un bleu électrique, à l’exception de la « petite pièce jaune » : là, chacun peut s’isoler le temps qu’il veut avec l’œuvre de son choix, confortablement installé dans un fauteuil (Diamant de Bertoïa !). Si l’espace d’exposition à proprement parlé rejoue l’espace collectif de la consommation culturelle, la « petite pièce jaune », dématérialisée par sa couleur lumineuse du sol au plafond, rétablit l’espace intime nécessaire pour certains à la perception singularisée et personnalisée de l’œuvre. Etrangement, très peu de visiteurs désirent s’y isoler avec un tableau et la situation proposée semble provoquer un certain malaise. Peut-être le contraste est-il trop grand entre les deux lieux, entre un espace de rencontre largement ouvert et foisonnant, et un espace resserré sur le face à face avec l’oeuvre, sans plus de repères ? Peut-être touche-t-on ici la limite de la mise en scène, du simulacre : l’artifice persiste malgré toute l’atmosphère d’intimité que l’on tente d’instaurer, l’espace d’exposition reste avant tout public et donc collectif, au point d’empêcher de profiter pleinement de cette possibilité d’isolement somme toute exceptionnelle. Peut-être sent-on aussi l’ironie pointer sous cette posture participative génèrant sa propre critique ?

L’impact du dispositif est sans nul doute très plastique et si la singularité de chaque œuvre tend à s’effacer, c’est au profit d’une autre entité : le mur de 25 mètres ne forme plus qu’un long bas-relief ondulant au gré des couches inégales de tableaux. L’effet de mur tableau est confirmé par le bleu recouvrant les autres cimaises qui gagnent alors en densité et en présence pour devenir des monochromes à part entière. La surabondance provoque un nivellement esthétique et une confusion tirant l’ensemble vers la production de masse. C’est sur cette même ambivalence entre objet unique, artisanal, et objet multiple, produit en série, que repose l’œuvre d’Allan McCollum, un autre artiste emblématique des années 80. Surrogates Paintings (1978) ou Individual Works (1987) par exemple, fonctionnent également sur le registre de l’accumulation, de la répétition et du monochrome pour questionner le statut, les modes de production et les modalités de présence et de disparition de l’œuvre. 

L’artiste Bruno Yvonnet me faisait également remarquer pendant le vernissage qu’il y a aussi de l’esthétique numérique dans tout cela. En effet, tous ces tableaux recouvrant le mur et se chevauchant évoquent autant de « fenêtres » ouvertes sur un écran d’ordinateur, qu’il faudrait pousser pour découvrir ce que recèlent les autres mais devenues incontrôlables à la suite de quelque contamination virale (3). Dans l’exposition présente, l’œuvre et le geste artistiques sont mouvants, changent de nature ou de statut selon notre point de vue et notre parcours, tantôt mise en scène ou dispositif participatif, tantôt installation ou design intérieur.

Exposition jusqu’au 19 juillet 2008, au Centre d’arts de Saint-Fons

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(1) En fait c’est la 2e, vous aurez probablement droit à la première ultérieurement, si vous avez la patience de suivre cette chronique.

(2) Cette approche de l’art paraît probablement trop réductrice à la plupart des professionnels si l’on se fie au peu d’intérêt qu’inspirent généralement les artothèques dans le milieu de l’art : le potentiel décoratif de l’art suscite encore un dédain tenace malgré le succès de travaux artistiques tels que ceux de John Armleder. En effet, gardons-nous de toute arrogance ou rigorisme : je ne suis pas certaine qu’il y ait de sotte approche de l’art, ni de sot moyen pour y sensibiliser le public. Et, à Saint-Fons, l’expérience montre que des opérations telles que « L’art en vitrine », qui présente des œuvres de l’artothèque chez les commerçants de la ville, les amènent progressivement à fréquenter également les expositions.

(3) La remarque m’a semblé d’autant plus pertinente que ce sera justement une part de l’esthétique développée dans leur prochaine performance The Tragical History of Hamlet, Prince of Denmark. A suivre…

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