Écrits autour de l’art contemporain

(Part. 3) - CHRONIQUE DES ANNEES MOI - Un collectif au Cap de Saint-Fons pendant 2 ans…

Publié le 06 septembre 2008
par Anne Giffon-Selle
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364/HQE , le 1% artistique de l’école Jean Guéhenno de Saint-Fons par Vincent Delpeux, Bertrand Saugier, Bruno Yvonnet.

364/HQE n’a pas été réalisé sous le « label » MOI mais par deux membres du groupe auxquels s’est joint le plasticien Bruno Yvonnet. Mais, actualité oblige – le 1% artistique sera inauguré sous peu -, je m’autorise cette petite tricherie afin d’aborder un volet important du travail du collectif, à savoir l’occupation de l’espace public et le rapport des artistes à la commande. De plus, c’est l’implantation programmée de cette œuvre à Saint-Fons, ainsi que l’installation lumineuse Oui rouge/non blanc, brièvement mise en place dans la rue centrale en 2006, par le collectif cette fois, qui m’avaient confortée dans l’idée de prolonger et d’ancrer sur le territoire de la ville une démarche artistique forte de deux expériences antérieures.

L’œuvre proposée par Vincent Delpeux, Bertrand Saugier et Bruno Yvonnet dans le cadre du 1 % artistique du groupe scolaire Jean Guéhenno, consiste en un réseau de plaques (en fonte et en résine) dispersées à l’intérieur et à l’extérieur de l’école. Sur chaque plaque laquée de couleur vive, une interjection désigne tout à la fois un élément de la nature et une expression plus ou moins populaire (« terre-terre », « Du vent ! », Orage ! », « De l’air ! », « Ô ! », etc.). Le design des plaques renvoie à des portes de conteneurs mais également à des bouches d’égout, ou à celles du réseau de gaz et d’eau. Les inscriptions nous indiqueraient donc ce qui est conservé là, en l’occurrence autant de matières intangibles ou insaisissables, notamment l’air, l’eau, la lumière, le feu.

Le cahier des charges de cette commande publique précisait que l’œuvre devait refléter le contexte de cette reconstruction en bordure de la Vallée de la Chimie, en l’occurrence la problématique environnementale : rien de bien nouveau à ce que maîtres d’ouvrage et maître d’œuvre attendent des artistes qu’ils répercutent nos préoccupations sociales, urbanistiques, écologiques ou politiques du moment. Et, après tout, n’est-ce pas le propre de l’art des XXe et XXIe siècles que de puiser dans la matière de notre quotidien ? Ce qui s’avère plus difficilement conciliable avec l’évolution des formes et des contenus de l’art contemporain, c’est la fort courante présomption que la démarche artistique relève encore d’une sublimation à même de tout parer d’un voile consensuel, de mettre de la beauté là où, soi disant, il n’y en a pas, de tisser du lien social également là où il n’y en aurait plus. (Je ne peux résister au plaisir de citer Christian Bernard tant ce qu’il rappelle de la notion de « festival » appliquée à l’art peut être aisément transposée à la commande publique : « Dans le monde comme il va, difficile pour l’art d’être à la fête. L’art n’est pas le dimanche de la vie. La célébration n’est pas son seul destin. Je n’aime pas quand il fait bien dans le décor, quand on le prend pour un divan : il n’est pas là pour faire le beau, il n’est pas là pour faire joli […] » (1)).

En effet, tout artiste un peu soucieux de préserver la spécificité de sa pratique, conscient, me semble-t-il, de la distance, sinon de l’incompatibilité, entre démarche artistique et action sociale ou enjeu politique, lucide quant aux limites de son pouvoir, se gardera bien de jouer les bons élèves et de s’en tenir au sujet imposé. Notre ère post-moderne a pourtant bien altéré l’aura romantique et démiurgique que la majorité de la société associe encore à la création. L’exercice de la commande publique devient alors plus périlleux car, après tout, pas question de s’aliéner ce fameux 1% qui fait vivre plus d’un artiste en cette période d’intense rénovation ou reconstruction d’établissements scolaires (2). Ironie du sort, voici que l’artiste se retrouve dans la même posture délicate que nous autres responsables de structure, à savoir que, tout à la fois funambule et prestidigitateur (et donc toujours un peu menteur), il doit non seulement préserver un délicat équilibre entre éthique et séduction mais également faire passer le chameau imprévisible du processus artistique dans le chas des procédures publiques (marchés, normes de sécurité, procédures décisionnaires, etc.). Il lui faut donc ruser, avoir l’air de répondre au sujet sans vraiment le faire, manipuler la rhétorique comme pas un, et même faire passer quelques vessies pour des lampadaires (design, les lampadaires, mais dans les normes de sécurité !).

Quand ils s’attaquent au contexte de la commande, notre trio ne se prive pas de quelques ambiguïtés. Certes, ils y répondent : la note d’intention de 364/HQE explique assez docilement qu’il s’agit de « ramener les éléments de la nature dans l’école » et en appelle à leur conservation par la métaphore du contenant. Certes, le projet « prend en compte le contexte architectural » en distribuant les plaques selon les deux axes principaux et perpendiculaires du bâtiment, permettant ainsi de « relier les salles, les espaces de circulation et les cours de récréation ». Mais l’environnement du bâtiment, c’est aussi, à deux pas, le Port Edouard Herriot et ses empilements colorés de conteneurs, plaque tournante économique et logistique en aval du confluent du Rhône et de la Saône ; c’est, enfin, une Vallée de la Chimie classée en zone SEVESO, que l’école surplombe. Comment éviter, alors, d’émettre quelque doute quant à l’innocence des contenus virtuels que scellent ces plaques ? Surtout lorsqu’au détour d’un couloir, l’injonction « Gazons ! » nous saute aux yeux.

L’ambiguïté intervient également dans le registre plastique. Selon un procédé courant de la sculpture post-moderne, friande de paradoxes visuels, 364/HQE induit par exemple une dialectique entre la densité matérielle de la plaque en fonte suggérant l’éventuelle masse des conteneurs et la légèreté spatiale des couleurs vives des émaux renvoyant, elle, à l’évanescence des produits stockés. Mais surtout, 364/HQE s’inscrit dans une lignée de commandes publiques anti-monumentales, désireuses de s’intégrer dans l’espace public ou urbain sans lui faire violence. Comme d’autres artistes avant eux – Jan Dibbets et son Hommage à Araog, le 2146 pierres, Monument contre le racisme de Jochen Gerz à Saarbrücken ou Le centre du monde d’Hélène Mugot à Saint-Fons encore – Delpeux, Saugier et Yvonnet ont choisi de s’en tenir à l’horizontalité ou à la planéité du sol, des murs et du plafond. Mais, contrairement aux œuvres citées précédemment, 364/HQE ne nous situe pas au seuil d’une invisibilité rétinienne. L’éparpillement des plaques et le lâche parcours qu’elles tracent, les couleurs vives gaillardement affichées, retracent une ponctuation inscrite, presque incrustée, dans le corps du bâtiment et de ses proches abords, comme dans celui d’un texte.

La métaphore textuelle est d’autant plus pertinente ici que, d’une part elle inscrit l’œuvre dans le contexte d’apprentissage qu’est l’école (tout en y rajoutant une touche ludique et les ambiguïtés signalées précédemment), et que, d’autre part, elle rappelle l’importance de l’écriture et des jeux de langages (homophonie, amphibologie, injonctions, tautologie, etc.) dans le travail des MOI. Dans le titre même de 364/HQE n’a plus rien d’hermétique quand on comprend qu’il relève d’un jeu de miroir et d’un déterminisme graphique : « 364 » est tout simplement issu d’une transcription en écriture digitale de « HQE » à l’envers ! Le Oui rouge/non blanc que le collectif avait déjà installé à Saint-Fons en 2006, se constituait de petits caissons lumineux fixés sur les candélabres, dont les interjections (« Silence ! », « Perdu ? », « Où êtes-vous ? », « A droite », etc.) se combinaient avec les enseignes commerciales et la signalétique urbaine. Dans le contexte de cette rue centrale, également route nationale, ces locutions devenaient autant de traductions lexicales de la signalisation routière tout en insérant dans l’espace public un mode de communication équivoque, tant individuel que collectif, absurde ou troublant à force d‘évidence. Mêmes principes, encore, dans l’installation De rien, rien réalisée l’année dernière au Musée archéologique de Fourvière à l’occasion de la Nuit des Musées : des locutions latines (« Le dégoût de la vie », « Suite à cela », « Par le fait même », « Que rien ne soit changé », « Les choses répétées plaisent », etc.) étaient projetées dans l’espace, sur le mobilier et les objets du musées comme autant d’épitaphes énigmatiques éclairant la collection sous un jour nouveau. Enfin, je me souviens des petites phrases plus ou moins improvisées dont le déroulé accompagnait discrètement la performance 17 juin 2006 (3), appuyant tel propos ou tel mouvement des comédiens et des danseurs, instaurant une distance drolatique au simulacre de la tragédie (4) ou insufflant un peu d’étrangeté poétique à nos représentations médiatiques. On l’aura compris, les MOI n’en sont pas à leur première manipulation du langage dans l’espace public (5).

Bruno Yvonnet a également plusieurs commandes publiques plus ou moins éphémères à son actif, avec ou sans le collectif. L’image qu’il interroge habituellement par le biais de la peinture, reste au cœur des deux œuvres qu’il a réalisées le long du parcours du métro et du tramway de Lyon : La Forêt souterraine (2000) de la station de métro Debourg évoque l’histoire et la mémoire géologiques, topographiques et géographiques du lieu par l’intermédiaire de photographies de paysages prises dans des caissons lumineux et de plaques au sol inscrites de sentences et commémorations sans doute fausses mais toutes plausibles. En 2000 encore, à l’angle de l’avenue Berthelot et du boulevard des Etats-Unis, il a entouré une fontaine de quatre grandes bâches recto-verso sur lesquelles se confrontent deux personnages simulant des situations de conflit, de complicité, de discussion ou de tendresse. Si la mise en scène et la mise en forme nous renvoient au roman photo ou au sitcom, les vues de cimetière que l’on distingue progressivement à l’arrière plan des images - celui de la Guillotière est tout proche - font basculer cette évocation populaire dans le registre de la disparition (6). C’est aussi l’effacement, voire l’anéantissement qui est au cœur de pvhvc (7) qu’il réalise en 2006, avec Vincent Delpeux encore, pour le Festival des jardins de rue de Lyon : un demi globe de terre recouvert de végétaux reproduisant des motifs de camouflage diffusait des textes d’archives sur la guerre froide (8).

La Vanité est en effet une thématique fondamentale des travaux d’Yvonnet, dans lesquels l’image fait bien souvent écran à la perte, au manque ou à l’absence. J’ai déjà noté l’allusion ironique de 364/HQE à la vanité du contexte industriel et économique qui la jouxte. Mais c’est aussi le puissant ressort de la dissimulation et d’une invisible présence que l’œuvre enclenche, non, cette fois, pour aboutir au constat de la vacuité mais pour stimuler une imagerie quasi fantastique : si, par analogie, les plaques évoquent une percée, tout un univers peut se déployer au-delà de l‘œuvre et de ses supports. Elles laissent alors supposer tout un réseau de cellules cachées, de passages secrets ou souterrains qui, au vu de l’environnement immédiat, ne sont pas sans parenté avec les abris-atomiques évoqués par pvhvc. Tel que décrit par Mark Z. Danielewski dans La Maison des feuilles (9), j’imagine aussi un espace en constante expansion, une vie susceptible de se développer au cœur même du bâtiment mais indépendamment de cette architecture à laquelle l’œuvre semblait tout d’abord subordonnée. Ainsi, l’art reprend subtilement ses droits.


Une découverte de 364/HQE en présence des artistes est prévue samedi 20 septembre à 15h30 pendant les Journées Européennes du Patrimoine. Rendez-vous à l’école Jean Guéhenno, rue de la Falaise, Saint-Fons (info. 04 72 09 20 27)


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(1) In www.printempsdeseptembre.com

(2) Qu’adviendra-t-il quand tous les établissements scolaires des années 60 et 70 auront été rénovés ou reconstruits ?

(3) Pour une description plus détaillée de cette performance, je renvoie au premier épisode de cette chronique.

(4) Par exemple, le « Glou ! Glou ! Glou ! » qui ponctuait toute l’évocation du naufrage du Titanic !

(5) On peut encore évoquer le Trop beau en néon rose qui occupa un pignon de la presqu’île pendant le Festival des Lumières en 2005 ou les lettres monumentales du plus radical Vendu qui recouvrèrent un temps les fenêtres du rez-de-chaussée du Palais de Bondy en 2006.

(6) Suite au prolongement de la ligne de tramway, et avec l’accord de l’artiste, cette œuvre vient d’être détruite. En échange, une toute autre commande lui a été passée - un hommage à l’architecte Tony Garnier - située cette fois à l’autre extrémité du boulevard des Etats-Unis et plus sculpturale dans sa forme. A suivre…

(7) « Pour Vivre Heureux Vivons Cachés »

(8) Discours de John F. Kennedy, interview de personnes ayant construit un abri anti-atomique, manuel de construction de ces abris, etc.

(9) Mark Z. Danielewski, La Maison des feuilles, Denoël, 2002, 740 p.

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