Écrits autour de l’art contemporain

OUI

Dans le cadre de l'invitation MUSICAL!, la carte blanche à Dominique Gilliot se finalise par un essai et une exposition en ligne.

Publié le 27 janvier 2010
par Dominique Gilliot
dans le cadre de MUSICAL!
du 19 nov. 2009 au 31 janv. 2010
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OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI


Je n’ai pas de but précis. Je ne vais pas à un quelconque endroit. Aucun quelconque endroit ne m’attend, à quelque temps T. Aucun temps T ne déclenchera quelque évènement E pour peu que je ne parvienne à me synchroniser parfaitement avec un certain alignement des planètes. Je ne compte pas non plus sur une volonté farouche propre pour que certaines abstractions qui me flottent dans la tête prennent soudain corps. Tout à coup. La concrétisation de ces choses ne dépend pas d’un bon vouloir de ma part. J’aime à le penser. Quand j’entrevois le contraire, quand je me surprends à envisager que cela dépend de moi, qu’il me faut « labourer » (je veux dire procéder de manière laborieuse) vivement, que je me dois de lécher les choses, de me claquer devant ma putain de feuille blanche et que quelque chose en sorte, absolument, que je ne sortirais pas vivante de mon atelier mental sans avoir délivré une certaine production, un étau vient me serrer le crâne, j’angoisse, et l’expérience a prouvé que cela n’aide pas. C’est un processus de maturation lent. J’ai besoin d’être paresse, moi, pour travailler, je suis arquée entre ces deux extrêmes. Il me faut du vide, et je le remplirais, j’ai besoin de m’ennuyer en même temps que j’en conçois une certaine panique. Il faut dire que je me suis beaucoup ennuyée, avant de trouver le chemin du désennui, et on ne s’en défait pas si facilement, comme quand on a mangé du beurre doux depuis tout petit, il faudrait un apprentissage subtil pour passer au beurre salé.

Aujourd’hui, je suis à Bruxelles, j’ai l’idée, depuis ce matin, depuis que j’ai ouvert les yeux, de sortir tâter l’humidité du fond de l’air, je sortirais sur le pavé mouillé encore de la nuit, écharpe nouée, protectrice, couvrante, chaude, noire et rouge et je tournerais à droite dans la rue suivante. Je prendrais la rue commerçante, constituée d’une majorité de magasins de pacotille, vendant force contenants en plastique et jouets à la finition approximative. J’éviterais les gens qui stagnent sur le trottoir. Parfois, selon l’inspiration, je passerais le pas d’une de ces échoppes, et je considérerais les marchandises exposées comme un genre de paysage, un paysage inconnu, non encore expérimenté, pas même par la fenêtre d’un TGV reliant les gares de Marseille Saint Charles et de Lille Europe, pas même dans le lointain de l’horizon industriel-mer-du-nord sur une plage proche de Dunkerque, dite Digue du Braeke, pas même à Liverpool, ni à Portsmouth dans les anfractuosités graphiques d’une brique rouge laissée là, par terre, par un ouvrier oublieux, pas non plus à Lyon, du pont de la Guillotière d’où j’ai vu de jeunes adultes se jeter, rite de passage adolescent oblige, c’était l’été ; ni d’un pont contemporain, ville nouvelle, Cergy Pontoise, été aussi, même scène mêmes sensations, un an plus tôt, un an avant. Je laisserais cet esprit divaguer. Je sortirais ensuite et je reprendrais mon fil erratique de promeneuse ruminante. 

Un livre. Il est rectangulaire. D’une taille assez classique. Poche. Mais un peu plus épais que la taille habituelle d’un poche, dans l’idée qu’on peut en avoir. Sa couverture est rigide, à l’ancienne, on pourrait presque imaginer un de ces livres, dont il fallait détacher les pages une à une avec un coupe papier, pour pouvoir le lire, ce qui donnait l’occasion de voir précisément où l’on en était arrivé du livre sans avoir recours à un marque page. Celui dispose encore d’une couverture en papier, par-dessus la couverture rigide, dont je parlais précédemment, elle est blanche, enfin à dominantes blanches, mais ayant souffert des assauts du temps, elle s’est colorée légèrement en un blanc cassé, tirant vers le jaune, qui lui offre une certaine profondeur, on pourrait dire une finesse chromatique. Il y a une gravure « en niveaux de gris », d’une femme, très renaissance, de profil, austère, quelque peu prognathe, mais avec une certaine douceur dans le regard, nez busqué, fin, long. Elle semble avoir atteint un état de non perméabilité aux émotions qui fait très envie. Au dessus, le nom de l’édition « i classici edizione florentia », en noir tirant légèrement vers le marron très foncé. En dessous de la gravure, en rouge, l’auteur et encore en dessous, le titre. Un objet attirant, quand je l’ai pris dans ma main, j’ai trouvé ça tellement agréable, de l’avoir dans la main : un poids parfait, la douceur de la couverture, une certaine chaleur qui en émanait, je n’aurais pas même imaginé de repartir sans lui, c’est un exemplaire unique.

Je me livre à une activité qui consiste à arpenter silencieusement mon appartement en plaçant divers objets à certains endroits précis. Cela pourrait s’apparenter à ranger. Je suis en train d’appliquer un ordre à un assemblage hétéroclite d’éléments épars. Je fais cela lentement, je sens que c’est important. Je fais cela sans musique ni émission de radio qui pourrait perturber la concentration que je mets, et le plaisir que je prends à me livrer à cette activité. Ce faisant, je me déplace dans mon appartement, et je déplace une quantité d’air que je brasse, que je malaxe. Je reste fluide dans la glisse qui me conduit de ma valise au bureau, du bureau à la cuisine, puis à la chambre, et retour à la valise. Je passe parfois un certain temps sur un objet, je le contemple et j’essaie d’y percevoir un sens, une utilité, un affect, j’essaie d’en tirer quelque chose, peut être un intérêt, au sens large, mais je ne m’appesantis pas. Je reste fluide, comme j’ai dit. Parfois, je m’interromps dans cette activité pour finir quelque chose que j’avais entamé un peu plus tôt, lancer une lessive, cacheter une lettre, emballer un cadeau que je compte faire, mais je reste autant que possible dans cet état d’esprit me poussant à arpenter silencieusement mon appartement en plaçant divers objets à certains endroits précis : je tente ainsi d’atteindre une forme de vide propice.


ET MAINTENANT, UNE PETITE EXCITATION ROCK n’ROLL

J’aurais tout donné pour un riff un seul riff  de dessous le dessous de ma porte, une chanson qui porterait un titre bien balancé, mexican dogs, to the east, your protector, heart it races, shot by both sides, foxes made for life, like drawing blood, the end of you too, on the town square, standing next to me, ce genre. Bidon pas bidon, un titre explosif pour marquer quelque chose, un aide mémoire mélancolique et méritoire. Un truc qui vaudrait bien une médaille. Un son classe et dépenaillé. Inventif et coloré. Sexy métaphoriquement. Qui ne s’embarrasserait pas de détours. Déluré peinturluré. Ce truc que t’aurais envie de chanter, pour montrer à quel point t’es en vie. Bastos calibre 112, au bas mot. Basse et pétillant. Brillant. A mort mélodique. Un à-quoi-bon-en-rajouter-après-ça, tout dans le headline, rien dans les mains, rien dans les manches, une évidence pop. D’une âme patraque, un message universel. Un chose chaud qui parle à ton oreille, te rend tout chose, camomille, indéfectible. J’y ai passé des migraines. J’en ai bavé des troncs de radeaux, mélangé ce qui me restait d’à peu près audible, un filet de voix laiteux renforcé. Jamais assez. Toujours trop. Peu. Insuffisamment tranchant. J’avais un camarade dans l’insatisfaction,  pour ce faire. Rock n’roll comme pas deux. Mieux que moi, mon alter ego dans l’excès, mon portrait de Dorian Gray. Restera ce sparing partner catégorique musicalement, vaille que vaille. A un moment, j’aurais ce riff, j’aurais ce son, et j’aurais ma chanson. Merci bien.


RIEN

Une ouverture à 360 degrés, tout est possible, j’en suis ivre.

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