Écrits autour de l’art contemporain

Raccords Rapides

Publié le 18 mars 2010
par Lore Gablier
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Rien, a priori, ne lie les deux images photographiques que m’a adressé l’artiste Fabrice Pichat au cours de nos échanges (1). La première d’entre elles, prise lors des obsèques du sculpteur Auguste Rodin à Meudon le 17 novembre 1917, montre une foule assemblée autour du tombeau du défunt, au-dessus duquel on a érigé le Penseur, son moulage le plus fameux (2). La seconde image, bien plus tardive, prise dans la salle de contrôle de l’expérience DØ sur le laboratoire de Fermi près de Chicago, montre un groupe de sept physiciens, les yeux rivés sur les écrans informatiques qui jonchent les bureaux installés en cercle concentrique (3).

Les deux images décrivent un même mouvement spiralé, que l’on peut chaque fois observer depuis un point de vue en légère plongée : dans la première image, c’est le Penseur, vers lequel les regards anonymes sont tournés, qui constitue le point de convergence de notre regard ; dans la seconde, le mouvement de notre œil semble s’arrêter sur une bouche d’aération dont la forme rectangulaire et l’emplacement dans la composition rappellent étrangement le tombeau de Rodin. Cependant, si dans la première photographie, les regards de la foule convergent bien vers le point focal de ce qui pour nous fait image, dans la seconde, les chercheurs l’ignorent complètement : leurs regards sont à l’opposé tournés vers les nombreux écrans informatiques qui les cernent, et créent une impression de resserrement, d’enfermement. La divergence du point de vue de la foule et des physiciens tenant essentiellement à la nature des objets respectivement observés. 

Dans la première image, l’unique point de vue est la sculpture de Rodin, qui répond par là à une certaine logique du monument comme catalyseur symbolique et social. Pourtant, à bien y regarder, le Penseur, légèrement penché en avant, semble presque sur le point de basculer à son tour dans le tombeau, d’abandonner ses prérogatives, comme pour nous signaler justement l’effritement de la logique du monument, inséparable de la tradition sculpturale. Dans la seconde image, le point de vue est fragmenté, multiplié par le mur d’écrans informatiques formant comme une enceinte autour de l’espace central de la pièce laissé vacant, au centre de la composition. Contrairement à la foule dans la première image, les physiciens ici sont presque tous assis, lovés entre le dossier de leur fauteuil et le bord de leur bureau, à une distance quasi nulle de l’écran qu’ils observent. En quelque sorte, ils incarnent la figure du « penseur » contemporain : non plus celui que l’œuvre de Rodin symbolise, sujet autonome face à la connaissance, mais celui qui a perdu la maîtrise de son environnement et qui, paradoxalement, n’a jamais tant cherché, à travers la science et la technologie, à imposer un ordre rationnel au monde qui l’entoure. Ce paradoxe sous-tend l’image photographique prise dans la salle de contrôle ; mais, il n’est pas visible a priori : de l’image se dégage plutôt une impression de contemplation sereine qui, une fois délogée, vient abolir la possibilité même d’une contemplation, comme si, derrière toute contemplation, il y avait la nécessité de prendre position, d’accroître notre conscience du point à partir duquel l’objet est perçu et projeté, qu’il soit objet de recherche, objet de désir ou objet tangible. 


NOTES

(1) Les deux images, de même que celle qui illustre le carton accompagnant l’exposition de Fabrice Pichat au Générateur, sont des images « rapportées » par l’artiste. Lorsqu’il me les a adressées, j’avançais l’idée de les prendre pour point de départ au présent texte. 

(2) Enterrement d’Auguste Rodin à Meudon le 17 novembre 1917. Auteur inconnu(e).

(3) Salle de contrôle de l’expérience DØ. Auteur inconnu(e). Date approximative : milieu des années 1990.

L’expérience DØ, qui tire son nom du détecteur de particules installé depuis 1992 auprès du puissant accélérateur TeVatron du Fermilab, est une collaboration internationale réunissant plusieurs centaines de scientifiques. Elle vise particulièrement à confirmer ou infirmer l’existence d’une particule connue sous le nom de « boson de Higgs », ou « particule de Dieu », censée résoudre un phénomène à ce jour inexpliqué : pourquoi certaines particules ont une masse, et d’autres pas. Du fait de sa fulgurance, le boson de Higgs n’a encore jamais pu être détecté directement. S’il venait à l’être, il permettrait de valider la théorie de la supersymétrie, qui pourrait expliquer la matière noire de notre univers.

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